23ème Festival des migrations, des cultures 
et de la citoyenneté
17/18/19 mars 2006 
LuxExpo Luxembourg-Kirchberg
« Le Luxembourg est une des îles principales de l’archipel de notre vie »
Dans le cadre du salon du livre, notre association a participée également 
à une lecture bilingue occitan français intitulée 

"Des Balssàs de Boudou à Honoré de Balzac"

Quand l'Aveyron se rapproche du Brésil...
 

Des Balssàs de Boudou au Balzac d’Honoré

L’histoire singulière que nous vous proposons de raconter à partir de deux grands écrivains, Jean Boudou et Honoré de Balzac, que tout semble séparer, la langue, la culture, mais qui ont un dénominateur commun, leur origine familiale par la mère de Boudou qui est née Balssa, tient son origine dans ce que nous appellerions aujourd’hui l’exil ou l’exode, tragédie quotidienne des peuples bannis de leur terre, et qui parle aussi peut-être de celle de l’humanité qu’ils ont voulu, chacun à leur manière, faire apparaître dans leurs œuvres.

Remonter aux sources, décrire jusqu’au moindre détails les liens de parenté, les lieux et patronymes, tels sont entre autres les grands thèmes de leur recherche littéraire.

Chez Boudou, les contes dels Balssàs, cette saga familiale, commencent par la guerre qui massacre et détruit tout et fait s’enfuir les ancêtres de ces deux auteurs, ainsi que toute une cohorte de pauvres gens, sur le chemin terrible de l’exode, vers un autre pays, inconnu, sauvage et dépeuplé, la vallée du Viaur dans l’Aveyron.

Là-bas cette souche familiale sera mythifiée par Boudou comme l’origine de l’humanité partant d’un paradis, de l’Eden, pour se retrouver sur une terre où les fratricides, les conflits religieux, la peste, les crimes, les reniements seront leur sort, leur enfer. Cette vallée symbolisera ainsi pour lui ce lieu de la condition humaine tragique où le mot « Amor » n’existe pas, et qui reste toujours le lot actuel de ce qu’appelle Boudou « Les damnés de la terre ». Car Boudou a choisi son camp, celui des misérables, et également sa langue, l’occitan, un outil à son service dira-t-il, une langue qu’il croit être condamnée comme lui et qui va inéluctablement vers sa mort, écrasée entre son passé splendide et les luttes vaines contre les oppressions, sans futur et que les siens renient. Il s’en servira pour se tenir droit, en vie, pour éviter de se tuer ou de sombrer dans la folie, et chercher sa liberté, sa Talvera, sa Lisière, sur les marges de la société, ses frontières, ses limites.

Mais n’en est-il pas aussi ainsi de son ancêtre, l’Onorat, Honoré de Balzac, qui semble ne rien savoir de son passé familial, dont son père avait francisé le nom de Balssà en Balzac pour cacher son origine et ses secrets, mais pour lequel peut-être « la civilisation et ses Lumières ne semblent être que la fragile pellicule sous laquelle gronde et perce la lave sauvage et sublime de la nature humaine sortie de ses gonds et revenue à son état de violence primitive », comme disait Rousseau.

Voici donc l’histoire de cette malédiction ou comédie humaine des Balssàs, en commençant par :

L'implantation des Balssa dans la vallée du Viaur

La vallée du Viaur a vécu durant un siècle, de 1348 à 1450 environ, toute une série d'épreuves : épidémie de peste noire, guerre entre les bandes armées au service du roi de France et celles agissant pour le compte du roi d'Angleterre après le traité de Brétigny, dévastations commises par les Grandes Compagnies. Toutes ces épreuves ont entraîné la disparition d'une grande partie de la population, ce qui nécessita un repeuplement partiel de la vallée à partir d'immigrants venus d'autres régions. Une étude des patronymes de ces immigrants montre qu'un grand nombre provenait du nord du Rouergue, de l'Auvergne et du Gévaudan voisin.

Ecoutons le récit que fait Jean Boudou de cette exode vers ces terres nouvelles :

/…/ Lo vilatge cremava (Le village brûlait). De soldats cridavan per las carrièras en brandissant d’espalhons alucats (Des soldats criaient dans les rues en brandissant des torches de pailles allumées). Devián èsser los enemics ! qual sap ?...(Ce devait être les ennemis ! Qui sait ?…) En temps de guèrra tot se mescla e los soldats son totes de soldats (En temps de guerre tout se mêle et les soldats sont tous des soldats).

Balssà lo vièlh prompe jongeguèt las doas vacas guinetas, las atelèt al carrí nòu. La Balssana pausèt sul carri un paquet de pelhas, un tròc de pòrc salat, qualques topinas de grais. Sonèt Balssanon, lo seu dròlle, e barringa–barranga, tota la familha partiguèt dins la nuèch, sus la nèu(Le vieux Balssa lia rapidement les deux vaches rousses, les attela au nouveau chariot. Sa femme posa sur le chariot un paquet d’oripeaux, un morceau de porc salé, quelques toupines de graisse. Elle appela le petit Balssa, son garçon, et cahin-caha, toute la famille parti dans la nuit, sous la neige)/…/

A l’origine du nom Balssa

Le nom de famille Balsa ou Balssa qui est le vrai nom d'Honoré dérive de l'adjectif occitan " balsan " issu du latin " balteanus " qualifiant un cheval ayant des taches blanches sur ses jambes. Appliqué à un être humain, c'est devenu un sobriquet désignant un individu tacheté. La forme française équivalente était " beaucent ". Elle a inspiré à Honoré de Balzac le nom de Beauséant, une des grandes familles de La Comédie humaine. En dehors de la branche des Balssa du Pont-de-Cirou établie à Rodez vers 1610 et qui prit le nom de Balsac, d'autres Balssa de branches restées à la terre sont également appelés parfois Balsac ou Balzac. Bernard-François Balssa, devenu à Paris de son propre chef Balsac puis Balzac entre 1773 et 1783, n'était donc pas le premier Balssa à procéder à ce changement de nom même s'il est vrai que ce changement d'identité accompagnait généralement une promotion sociale et correspondait aussi à une francisation d'un nom de famille aux consonances trop occitanes. Le faible nombre de familles existant avant 1500 permet de leur attribuer une origine unique, l'ancêtre commun s'étant sans doute établi dans la première moitié du XVe siècle. Celui-ci eut en lignée masculine une très nombreuse postérité puisqu'à la veille de la Révolution le nombre de familles Balssa, Balsa, Balza, Balsac ou Balzac dans la vallée du Viaur dépassait largement la cinquantaine. Ces familles appartenaient à tous les milieux sociaux, du Balssa brassier illettré se louant à la journée pour subsister jusqu'aux Balzac de Firmy possesseurs de plusieurs châteaux en Rouergue.

/…/D’aquel temps, de Balssàs n’i aviá pertot, de cada part de Viaur (En ce temps là, des Balssas il y en avait partout, de chaque côté du Viaur). De Monestièr a Sant Andrieu, dempuèi la Salvetat en Roergues entrò al Segur-Suèch dins Albigès Aital ne mancava pas de parentalhas pels maridatges o per las messas dels mòrts (Ainsi il ne manquait pas de cousinages pour les mariages ou les messes des morts). « Cada Balssana un mainatge per an » coma se disiá (Chaque femme Balssa un enfant par an, comme on disait). Aquò ne fasiá de Balssanons que se butavan un l’autre per créisser pus lèu (Cela en faisait beaucoup de petits Balssas qui se mettaient ensemble pour croître plus vite). Puèi eissamavan, quand los ostals èran tròp plens (puis ils s’essaimaient quand les maisons  étaient trop pleines)./…/

Bernard-François Balssa, le père d’Honoré

C'est le 22 juillet 1746 que naquit Bernard-François Balssa. Celui-ci avait dans son ascendance de nombreuses familles établies depuis un temps immémorial dans la vallée du Viaur. La langue usuelle chez les Balssa comme dans toute la communauté de Montirat et les communautés voisines était au XVIIIe siècle l'occitan et non le français. Le curé prêchait en " patois " le dimanche à l'église; aussi bien le juge de Lagarde-Viaur que les notaires utilisaient cette langue dans leur fonction, même si leurs actes étaient ensuite rédigés en français. Honoré de Balzac ne viendra jamais visiter la terre de ses ancêtres. Cependant des événements relatifs à la vie de son père en Languedoc ou le nom de certaines de ses relations méridionales seront utilisés comme matériaux dans son oeuvre, mais toujours soigneusement dissimulés. Une méthode de camouflage utilisée par l'écrivain sera la transformation de noms albigeois ou rouergats en noms auvergnats. C'est ainsi que Candour, nom d'une famille de juges de Lagarde-Viaur est devenu Chandour; Campagnac, nom des cousins de Flauzins a été transformé en Champagnac !

/…/ Lo temps passèt a la Nogairiá coma passa pertot, amb de rebaladís e de misèrias.(Le temps passait à la Nougayrié comme il passe partout, avec des tracas et des misères) Venguèt lo jorn que deviá nàisser un pichòt enfant. Una vesina anèt prompte sonar la Cotilhana vièlha.(Vint le jour où devait naître un petit enfant. Une voisine alla appeler vite la vieille Coutille).Se contava qu’èra masca. Aquò n’anèt lèu-fach. Dins d’abòrd s’ausiguèt cridar l’enfantet : èra un masclon. (On disait qu’elle était sorcière. Cela se passa vite et bien fait. On entendit d’abord crier l’enfant : c’était un mâle.)La Cotilhana li dubriguèt la manòta entreserrada (La Coutille lui ouvrit la petite main serrée):« Es marcat del signe, marmonèt la vièlha bruèissa entremièg las dents. Aquel enfantet es marcat per èstre ric, poderós, onorat e aimat. (Il est marqué du signe. Marmona la vieile sorcière entre ses dents. Cet enfant est marqué pour être riche, puissant, honoré et aimé )Ara ieu vos aconselharai quand serà bèl de lo manténer aicí que demòre paure, mespresat, descogenut.(Alors moi je vous conseillerais quand il sera grand de le garder ici pour qu’il reste pauvre, méprisé, inconnu)Es lo primièr ram de la soca. Se daissatz tròp butar lo primièr ram, se lo magensatz pas, chucarà per el tota la bona saba e la soca s’aflaquirà fins a ne secar. Mai el s’enauçarà, d’ont mai vautres rebalaretz(C’est le premier rameau de la souche. Si vous laissez trop pousser le premier rameau, si vous ne le taillez pas, il tétera pour lui seul toute la bonne sève et la souche s’affaiblira jusqu’à en sécher. Plus il s’élèvera, d’autant plus vous vous traînerez)»/…/

L'emprisonnement de Bernard-François à Lagarde-Viaur

Dans les cours de catéchisme que suivit le jeune Bernard-François, l'abbé Charles-Alexis Vialar remarqua la vive et précoce intelligence de l'enfant. Il le fit rentrer comme petit clerc chez le notaire Me Albar qui apprit au jeune garçon à lire et à écrire et qui lui inculqua les rudiments des langues latine et française, aussi étrangères l'une que l'autre à son environnement familial. Mais quelles furent les circonstances qui amenèrent peu après Bernard-François Balssa à quitter définitivement Canezac? Au Vernhet dans la paroisse de Canezac, vivait une famille de charpentiers, les Mouychoux. Les parents, étaient décédés respectivement en 1761 et 1762 laissant plusieurs enfants dont une fille Marianne, née en 1743. Bernard-François Balssa noua des relations amoureuses suivies avec cette Marianne Mouychoux, de trois ans son aînée. Elle devint enceinte et demanda le mariage. Bernard-François refusa obstinément. Suite à une prise de corps demandée contre lui par la jeune fille séduite, il fut alors emprisonné au château de Lagarde-Viaur. Il en fut libéré suite à un accord amiable conclu entre son père et Marianne Mouychoux et c'est alors qu'il quitta Canezac pour une vie nouvelle sans doute dès fin février 1766.

/…/ Bernadon, el, cridava lo confiteor en entièr d’una votz clara e, quand tustava lo mea culpa, òm auriá dich que portava dins lo seu còr totes los pecats del mond.(Le petit Bernard, lui, criait le confiteor en entier d’une voix claire et, quand retentissait le mea culpa, on aurait dit qu’il portait dans son corps tous les péchés du monde.)Monsen lo rector se pensava « A bon cap aquel païsanòt. Li me cal far un bocin d’escòla, puèi lo mandarem al seminari d’Albi : ne farem un rector coma ieu » (Monsieur le curé se disait «Il a une bonne tête ce petit paysan. Il me faut lui faire un peu l’école, puis nous l’enverrons au séminaire d’Albi : nous en ferons un curé comme moi )E Bernadon, dos o tres còps per setmana, anèt a la caminada. Lo rector li ensenhèt a legir, a escriure, a comptar qualque brigat e subretot a  comprene lo latin(Et le petit Bernard, deux ou trois fois par semaine, prit le chemin. Le curé lui enseigna à lire, à écrire, à compter quelques peu et surtout à comprendre le latin)/…/

La carrière de Bernard-François Balzac

On retrouve Bernard-Franois en 1771 à Paris; sa vive intelligence et les services qu'il rend lui permettent de nouer des relations. C'est à la  Chambre du domaine qu'on le trouve employé en 1773. Trois ans plus tard, il entre comme secrétaire au Conseil du roi jusqu'en 1794. Mais la Révolution en 1789 va transformer sa carrière. Bernard-François entre en 1792 dans l'administration des subsistances militaires; trois ans plus tard il est nommé directeur des vivres de la 22ème région militaire à Tours . En 1797, à 51 ans, il épouse la fille d'un de ses anciens collègues de l'administration des vivres : Laure Sallambier, parisienne âgée de 18 ans. Le 20 mai 1798 naît le premier enfant du couple qui mourra à un mois; Honoré, né le 20 mai 1799, sera l'aîné des quatre enfants survivants. Revenu à Paris en 1814 et mis à la retraite en 1819, Bernard-François Balzac mourra à Paris en 1829, l'année où son fils Honoré signera pour la première fois sous son vrai nom le premier roman de La Comédie Humaine : Les Chouans.

/…/ Fugiguèt los nòstres travèrses, Bernadon (Il s’enfuie notre petit Bernard); fugiguèt lo seu ostal(Il fuit sa maison). Abandonèt Albi tanben per anar entrò Paris(Il abandona aussi Albi pour aller à Paris). En amont, sabi pas consí las causas virèron, mas Bernadon foguèt del conselh del rei(Là-haut, je ne sais pas comment les choses allèrent, mais il fut conseiller du roi). Lo païsanòt de la Nogariá reneguèt fins al seu nom. Lo caliá sonar Monsen de Balzac (Le petit paysan de la Nougayrié renia jusqu’à son propre nom. Il fallait l’appeler Monsieur de Balzac)./…/

L'affaire Balssa

La description du Midi dans La Comédie humaine est fragmentaire et exclut d'une manière quasi absolue l'Albigeois, le Toulousain, le Rouergue et le Quercy, c'est-à-dire les régions d'origine du père de Balzac et de ses principaux amis et protecteurs : ceci bien sûr en raison du drame de l'affaire Balssa dont jamais la cicatrice ne devait se refermer dans le coeur de l'écrivain qui prétendra se rattacher à la noble famille auvergnate des Balzac d'Entragues. Le 6 juillet 1818, vers neuf heures du matin, une jeune fille de la Calquière, hameau situé au bord du Viaur dans la commune de Mirandol, venait comme chaque jour puiser de l'eau à la fontaine de Frexaïres, située dans ce lieu isolé. Quelle ne fut pas sa surprise d'y découvrir un corps tuméfié qu'elle reconnut être celui de Cécile Soulié, une jeune femme native de la Calquière, qui se louait depuis quelques années comme servante dans les fermes environnantes et qui était enceinte. Prévenu par le père de la victime, le juge de paix de Pampelonne se rendit presque aussitôt sur les lieux et le chirurgien dont il se fit accompagner conclut à une mort criminelle par strangulation. Certains des témoignages recueillis par le juge lors de son enquête compromirent Louis Balssa, le plus jeune frère de Bernard-François, demeuré au hameau natal de la Nougayrié. Le procès-verbal du juge, qui était un oncle de Jean Albar, sans doute le vrai coupable, convainquit le procureur du roi près le tribunal d'Albi de décerner un mandat de dépôt contre Louis Balssa. Son procès devant les assises du Tarn fut très rapide et ne déborda pas de la journée du 14 juin 1819 . La question à laquelle les jurés eurent à répondre à l'issue de cette journée était simple :" Louis Balza est-il coupable d'avoir, avec préméditation, commis un meurtre sur la personne de Cécile Soulié ?" Les jurés y répondirent affirmativement mais à la simple majorité. Louis Balssa fut exécuté le 16 août 1819 sur la place du Manège à Albi. Il est presque certain qu'il était innocent, le vrai coupable étant Jean Albar, petit-fils du notaire dont Bernard-François avait été le clerc.

/…/ Venguèron los gendarmas. Enquestavan pels ostals.(Les gendarmes vinrent. Ils enquêtèrent dans les maisons)Mas Joan Albar deçà delà fasiá lusir d’argent. Lo mond se calèron.(Mais Jean Albar par-ci par-là faisait briller l’argent. Les gens se taissèrent)

E foguèt Loïs de Balssà que los gendarmas prenguèron. Lo clavèron dins la prison d’Albi.

(Et se fût Louis de Balssa que les gendarmes amenèrent. Ils l’enfermèrent dans la prison d’Albi) Lo tribunal lo condamnèt a mòrt. Sus la plaça del Manège, en 1819, redolèt lo cap del prince de la Nogairiá.(Le tribunal le condamna à mort. Sur la place du manège, en 1819, roula la tête du prince de la Nougayrié) Aquel jorn, en amont, a Paris, Bernat-Francés  de Balssà, Monsen de Balzac, demandava a son flh : « Onorat, ara que tenes los vint an, quin mestièr vòls prene ? »- « Paire, vòli èsser escrivan »(Ce jour là, en haut, à Paris, Bernard-François de Balssa, Monsieur de Balzac, demandait à son fil « Honoré, maintenant que tu as vingt ans, quel métier veux-tu faire ? » « Père, je veux devenir écrivain »)/…/

 

Les deux faces d’une même pièce

« Toutes les âmes des ancêtres d’Honoré se sont réincarnées dans les milliers de personnages de la Comédie Humaine qui chacun brûle sa fièvre dans un monde infernal ». Telle est en substance ce que dit Boudou à la fin de son récit, comme si un lien, un fil mystérieux reliait pour toujours Balzac à son origine. Cette origine commune qui a donné deux destins différents, en apparence opposés, d’un coté dans la Comédie Humaine à travers la quête d’Honoré à représenter et à créer une société et une humanité, et de l’autre chez Boudou de reconstituer et restituer cette humanité, cette société, l’une étant entièrement imaginaire, et l’autre exclusivement locale, n’a-t-elle pas engendré la même œuvre, celle d’essayer de percer le mystère de l’humanité en l’écrivant. Car ce travail énorme de recherche de la part de Balzac ou bien de Boudou, soit de façon générale ou bien locale, raconte la même histoire qui traverse leur vie, leurs œuvres, et  que ce soit à Paris ou bien dans la vallée du Viaur, l’Humanité se dit et se vit partout,  ceci indépendamment des lieux, des cultures, des langues, à l’opposé d’échelles de valeurs qui sont souvent imposées par les cultures dominantes vis-à-vis de celles dites minoritaires.

Bien que ce mystère transpire si peu dans l’œuvre d’Honoré, il a donc toutefois été l’origine de son destin, comme les exodes, les migrations de sa longue parenté, de région en région, de village en village. Ceci reste le lot de plus en plus actuel de femmes et d’hommes, d’un pays à l’autre et de continent en continent, et qui doivent, malgré ces ruptures, garder ce fil fragile qui nous relie tous et qui doit être préservé, au-delà des rives de nos migrations, en équilibre toujours fragile entre particularisme et intégration, car nous racontons tous l’histoire humaine.

A ce fil nous pouvons néanmoins essayer d’y accrocher un mot : la convivencia, introduit en 2004 en français sous le terme convivance, hérité de la civilisation occitano-arabo-andalouse et qui reliait les interactions entre musulmans, juifs et chrétiens à l’époque médiévale. Ce terme pourrait être le concept du temps présent et à venir et se définir comme un art de vivre ensemble dans le respect des différences, en termes d’égalité. Il impliquerait dès lors l’établissement d’équilibre subtils entre l’individu et la ou les communautés de son choix, entre l’universel et le local, l’enracinement et le nomadisme, le proche et le lointain, l’autonomie et l’interdépendance, l’intégration et l’assimilation librement consentie, la croyance et l’incroyance, la laïcité et la spiritualité. C’est à un nouveau jardin des savoirs auquel nous sommes conviés[*]

 

Nous espérons que ce petit récit occitano-français vous aura également donné envie de visiter ce très beau pays de la vallée du Viaur, entre le Rouergue et l’Albigeois, où vous pourrez vous replonger dans cette histoire sur les lieux même où elle s’est déroulée.

Et si vous rencontrez une personne, sans lui demander son nom, dites-lui « Adieusiatz » et parlez-lui d’Honoré et de Jean. Il en sera très fier. Ce sera un Balssa !

 [*] Au-delà des rives- Alem Surre-Garcia

 

Jean Boudou (Crespin, Aveyron, 11 décembre 1920 – Arbatache, Algérie, 24 février 1975)

  • Contes del meu osta, 1951
  • Les Contes dels Balssàs, 1953
  • La Grava sul camin, 1956
  • L’Evangèli de Bertomieu, 1956
  • La Santa Estèla del centenari, 1960
  • Lo Libre dels Grands Jorns, 1964
  • Lo Libre de Catòia, 1966
  • Res non val l’electro-chòc, 1970
  • La Quimèra, 1974
  • L’Anèl d’aur, 1975
  • Sus la mar de las galèras, 1975
  • Contes del Drac, 1975
  • Las Domaiselas, 1976
  • L’òme que èri ieu, 1976

 

Honoré de Balzac, (Tours 20 mai 1799- Paris 18 août 1850)

 

 

 

 

 

 Début d'Eugénie Grandet :

Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l'aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée, au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons, sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par l'action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, c'est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloches, la gloire de son échevinage oublié. L'Histoire de France est là tout entière.

 

LA TALVERA

Es sus la talvèra qu'es la libertat,

La mòrt que t'espèra garda la vertat.

Cal segre l'orièra, lo cròs del valat,

Grana la misèria quand florís lo blat.

Es sus la talvèra qu'es la libertat

 

Per passar l'encisa te revires pas

D'autan o de bisa pren lo vent sul nas,

Una peira lisa, l'avenc es al ras.

Ont la sèrp anisa se fondrá lo glaç.

Per passar l'encisa te revires pas;

 

Estelas sens luna ne veirem la fin

Ne perdrem pas una, cercam lo camin.

Lo cel tot s'engruna del ser al matin,

La bèstia feruna pudís lo canin

Estelas sens luna ne veirem la fin.

 

Fraire contra fraire tiram lo cotèl

Enfant de ta maire que val la tia pèl?

La mia val pas gaire: un espet de fèl.

Quin aucèl becaire nos picarà l'uèlh?

Fraire contra fraire tiram lo cotèl.

 

Es sus la talvèra qu'es la libertat.

D'orièra en orièra pòrta la vertat.

La vida t'espèra de cròs en valat:

Bolis la misèria quand grana lo blat.

Es sus la talvèra qu'es la libertat

C’est sur la lisière qu’est la liberté

La mort qui t’attend garde la vérité

Tu dois longer l’orée, le creux du fossé

Grène la misère quand fleurit le blé

C’est sur la lisière qu’est la liberté

 

Pour passer le défilé, ne te retourne pas

D’autant ou de bise, le vent te cinglera

La roche glisse, l’abîme est là

Où niche le serpent, la glace fondra

Pour passer le défilé, ne te retourne pas

 

Etoiles sans lune nous verrons leur fin

N’en perdons aucune, cherchons le chemin

Le grand ciel s’égrène du soir au matin

La bête sauvage pue comme chien

Etoiles sans lune nous verrons leur fin

 

Frère contre frère nous levons le couteau

Enfant de ta mère que vaut donc ta peau ?

La mienne ne vaut guère : éclat de fiel et d’eau

Qui crèvera notre œil ? Quel oiseau ?

Frère contre frère nous levons le couteau

 

C’est sur la lisière qu’est la liberté

D’orée en orée résonne la vérité

La vie d’attend de creux en fossé

Bouillonne la misère quand grène le blé

C’est sur la lisière qu’est la liberté

 

Sources : Toutes les sources concernant le récit chronologique sont fournies dans le livre : " La vie prodigieuse de Bernard-Franois Balssa. Aux sources historiques de La Comédie humaine ", Jean-Louis Déga, Editions Subervie, Rodez, 1998.

Site internet : http://perso.wanadoo.fr/viaur.vivant/VIAUR

Contes dels Balssàs, Joan Bodon, IEO Edicions

Contes des Balssas, Jean Boudou, Editions du Rouergue